Monday, December 03, 2012

WORK IN PROCESS : C'EST QUOI UN BUREAU DEMAIN ?

A l'occasion de l'ouverture de l'exposition "Work in Process" au Pavillon de l'Arsenal , je voulais vous proposer ces quelques réflexions sur l'évolution du bureau et du monde du travail. 
Des réflexions que que vous pouvez retrouver dans l'exposition - Transit-City ayant été associé à son élaboration - mais aussi dans l'excellent catalogue de l'expoCe texte est aussi un petit reflet des réflexions que nous avons engagées dans le cadre de "Next Factory" sur l'évolution du monde et des lieux du travail.


"Il y a une vingtaine d’années, la question du bureau était d’un abord relativement simple. Quand on parlait de bureau, on parlait d’un espace bien défini, occupé de façon claire par des salariés aux fonctions tout aussi claires, dans un cadre horaire très précis.

Aujourd’hui, ce n’est plus vrai. Les smartphones, les ordinateurs et Internet ont fait exploser cette belle histoire. Désormais, on peut travailler partout et tout le temps, et de plus en plus d’actifs le font. Aujourd’hui, on a moins besoin d’un lieu fixe pour travailler et on en aura encore moins besoin demain. Les rigidités spatiales et temporelles qui encadraient le travail depuis le début du XXe siècle ont volé en éclats.



En 1996, lorsque Sony lança une campagne signée d’un percutant « your office is where you are », c’était visionnaire. De nos jours, c’est une banalité, plus ou moins bien vécue, mais une banalité quand même. Tous les espaces de la vie quotidienne – maison, lieu de transport, café… – s’en sont trouvés bouleversés. Le TGV est devenu un bureau bis pour nombre d’actifs, au même titre que la résidence secondaire et pas mal de bistrots.


Parallèlement, si on travaille un peu partout, on fait aussi au bureau de plus en plus de choses qui n’ont rien à voir avec le travail. Via le net notamment, on joue, on fait ses achats, on gère sa page Facebook… Cette réalité explique la pression croissante qui s’exerce pour que le bureau ressemble de moins en moins au bureau. La table de ping-pong et le canapé dans lequel on va s’avachir semblent ainsi être devenus les nouveaux trucs hype pour toute entreprise se voulant en phase avec l’imaginaire des jeunes générations. 

Élevées au numérique et à la connexion permanente, celles-ci ne comprennent pas qu’elles ne puissent pas « tout faire quand elles veulent et où elles veulent ». Le multitasking – qui consiste à faire plusieurs choses en même temps via ses différents écrans (ordinateur, smartphone, tablette…) – est un excellent reflet de ce nouvel état d'esprit.


Deux récentes études confirment cette nouvelle porosité entre le travail et le hors travail

- L’une (1) indique ainsi qu’en France, aujourd’hui, 46 % des actifs emportent du travail à leur domicile plus de trois fois par semaine pour le terminer le soir . 

- L’autre étude (2) montre que 26 % des actifs français continuent à travailler pendant leurs vacances, que 42 % disent ne pas « arriver à décrocher totalement du travail » durant ces mêmes vacances et que 31 % d’entre eux restent toujours liés à leur travail, y compris quand ils sont en congés. Plus de la moitié répondent à un coup de fil professionnel pendant leurs vacances.

Face à un tel brouillage des temps et des lieux, comment penser l’évolution du bureau dans les années qui viennent ?

Le bureau : une question d’espaces ?

La première approche pourrait consister à analyser l’évolution des espaces de façon assez simple, en distinguant trois grandes périodes :

1/ Taylor. La première période correspond à ce que l’on appelle le « bureau fordien », apparu au début du xxe siècle : dans de grandes salles communes, des salariés sont installés derrière leur machine à écrire, en rangées bien linéaires. C’est le modèle de l’usine et de l’école, avec un contremaître à la place du maître et un encadrement isolé dans des bureaux personnels. Comme l’écrit Thierry Pillon dans « Discontinuité et continuité des espaces de travail » (3) : « La coïncidence entre une place et une activité définie par ses caractéristiques sociales et techniques se veut maximale. » 


2/ Mai 68 et 1973. L’étape suivante est l’apparition du bureau paysager en Europe du Nord, à la fin des années 1960. Celui-ci « résulte d’une volonté de faire du bâtiment l’instrument privilégié du travail administratif, de son organisation et de son contrôle, et ceci sur le modèle cybernétique d’une gestion des flux d’informations ». Mai 68 est passé par là, et l’autorité ne peut plus s’imposer de la même façon auprès de jeunes actifs pour une bonne part issus de l’université. On passe d’un contrôle strict à un contrôle plus souple, du moins en apparence.


Dans la période postsoixante-huitarde, en France, certains partis d’extrême gauche, comme le PSU (Parti socialiste unifié), prônent l’autogestion. C’est à cette époque – en 1973 précisément – qu’à l’occasion de l’évacuation de l’usine Lip occupée par ses salariés grévistes, Charles Piaget, le leader du mouvement, déclare : « l’usine, c’est pas des murs, l’usine se trouve là où sont les travailleurs ». Sur le moment évidemment, cette déclaration apparaît totalement iconoclaste. Elle était juste visionnaire et avait quarante ans d’avance. 


1973, c’est également l’année du premier choc pétrolier et de l’apparition du mouvement écologiste sur la côte Ouest américaine - voir . On envisage alors le solaire, l’éolien, l’habitat autosuffisant. À New York, deux immeubles sont vite dotés de capteurs solaires et d’une éolienne. Là encore, tout cela est vu comme le délire d’une minorité d’allumés qui osent parler de bâtiment à énergie positive. Eux aussi avaient quarante ans d’avance.

3/ Ordinateur. La troisième étape, au début des années 1980, est liée au développement de l’informatique et à la prégnance de plus en plus forte des idées de réseaux et de partage. « L’image de l’ordinateur impose désormais à l’espace d’être recomposable selon les exigences variables de la circulation des informations : l’espace ne doit dépendre d’aucune contrainte architecturale dure – en particulier, pas de séparation des bureaux –, au profit d’un véritable maillage de réseaux électriques, téléphoniques et informatiques, véritable corps virtuel du bâtiment », explique Pillon pour décrire cette époque. « L’espace flexible, la déplaçabilité des postes s’appliquent en principe à tous les travailleurs considérés comme éléments du système général de traitement de l’information. » (4)

Au milieu des années 1990, le terrain est donc culturellement prêt pour que les entreprises accueillent le double choc que représente l’arrivée concomitante de la téléphonie mobile et d’internet. Les deux maîtres mots du management deviennent dès lors mobilité et connectivité. On vit aujourd’hui avec cet imaginaire.

1996, l’année du tournant ?

En 1996, une publicité pour Digital PC montre un ordinateur portable sur fond de palmiers. L’image est encadrée par deux petits textes. À gauche : « La bonne nouvelle, c’est que vous êtes toujours relié au bureau » ; à droite : « La mauvaise nouvelle, c’est que vous êtes toujours relié au bureau. » 


Pub Digital PC 1996  - seize ans après, cette annonce n’a non seulement pas pris une ride mais se révèle terriblement visionnaire. On y trouve le fantasme devenu familier à de nombreux cadres : tenter de concilier détente et travail. Si les nouvelles technologies promettent un travail plus libre dans ses mouvements et son temps, elles transforment aussi tout lieu en espace de travail. Avec pour corollaire que le travail s’impose dans une continuité sans fin.

En cette même année 1996, la région Ile-de-France envisage de monter un réseau dit « de bureaux de voisinage » dans un certain nombre de lieux de transit. Se fondant sur les observations selon lesquelles 90 % des salariés de la région travaillent dans le tertiaire et 10 à 15 % d’entre eux n’ont pas besoin de se rendre à leur bureau tous les jours, les promoteurs en arrivent à la conclusion qu’une offre de bureaux délocalisés devrait répondre aux exigences d’allégement des structures des entreprises et réduire les temps de ? parcours de leurs salariés. « Le triple mérite de ces bureaux de voisinage est : de créer des “lieux forts” d’une ville, de limiter les déplacements et d’éviter l’essor et les séquelles du télétravail chez soi. […] Le salarié, dans ces lieux, ne devrait pas avoir d’autre effort à faire que de régler sa chaise. La force du concept réside dans son réseau », explique à l’époque l’un de ces promoteurs (5). Le réseau ne verra pas le jour, il avait pourtant quinze ans d’avance … 

Aujourd’hui, l’idée est reprise et développée par certains opérateurs privés, telle la société Regus, spécialisée dans la location de bureaux à courte durée et qui annonçait mi-2012 vouloir ouvrir des business centers dans un certain nombre de gares françaises.


Ce n’est pas non plus par hasard qu’en 1996 toujours, la société américaine Andersen Consulting (aujourd’hui connue sous le nom d’Accenture) quitte ses bureaux de La Défense pour ouvrir un « hôtel de bureaux » avenue George-V. L’idée est simple : les bureaux individuels n’existent plus pour 80 % des collaborateurs, ils sont remplacés par des espaces à la disposition de tous, au sein d’un siège désormais ouvert 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. « En terme d’espace, on est passé d’une unicité à une multiplicité de lieux », explique à l’époque François Jaquenoud, l’un des managers en charge de cette nouvelle organisation. « Aujourd’hui, on peut travailler où l’on veut, comme on veut, dans le TGV, à l’hôtel, chez soi… Cette multiplicité qui n’était qu’externe est maintenant aussi interne au siège. Les bureaux individuels sont remplacés par des espaces réservables selon le type et la durée de l’activité que l’on veut réaliser. » (6) Quelques mégaoctets dans la console informatique commune font office d’archives et de liaisons avec le reste de l’équipe ; les portables (téléphone, PC) mettent un point final à la panoplie. Sur le moment, l’initiative fait jaser car elle marque une rupture ; dans l’économie du tertiaire, « les bureaux sont là où sont les travailleurs avec leur ordinateur ». C’est l’analyse des grévistes de Lip revue et corrigée par le management à l’américaine !

Si très rares sont les entreprises ayant suivi l’exemple d’Andersen (qui mettra d’ailleurs assez rapidement fin à cette expérience à l’occasion d’un autre déménagement), le ver est dans le fruit. Tout le monde comprend que la question de l’espace de travail ne peut plus se penser sous le seul prisme des mètres carrés et que l’histoire du bureau va s’écrire avec de nouvelles références et de nouveaux codes. Pour de nombreux travailleurs, la capacité à se connecter est devenue plus importante que le lieu de travail.

C’est dans ce contexte qu’émergent des termes et des notions censés refléter ces nouveaux modes de travail.

Multitasking / tiers lieux
D’abord apparut la notion de « tiers lieux », à la fin des années 1980 (7). Cette notion désigne tous les espaces situés entre la maison (premier lieu) et le lieu de travail (deuxième lieu) qui peuvent devenir des escales permettant aux nouveaux nomades connectés de travailler seul face à leur écran ou d’échanger hors des cadres traditionnels du bureau. Les tiers lieux sont en quelque sorte la concrétisation spatiale du multitasking, c’est-à-dire des lieux où l’on peut faire plusieurs choses à la fois.

Travailler partout ... tout le temps 

C’est aux États-Unis que ce vocable monte en puissance, sous l’impulsion de la chaîne Starbucks Coffee. Consciente que le café en terme de produit n’existe pas réellement dans la culture américaine, la marque se doit d’innover en mettant en œuvre un nouveau discours sur ses lieux de vente : d’une part, elle élargit la carte des cafés servis, mais aussi et surtout, elle offre une connexion wi-fi gratuite et des fauteuils confortables. Elle « réinvente » le bistrot en l’adaptant aux attentes et aux pratiques des jeunes générations connectées.

Le fait que Starbucks soit née à Seattle, en même temps que le mouvement grunge incarné par le groupe Nirvana et son leader Curt Cobain, n’est évidemment pas une coïncidence. 


C’est le prolongement de la cool attitude californienne, mais le surf a pris une autre dimension : il se pratique dorénavant vautré dans un canapé avec un casque sur les oreilles. 
C’est la victoire de la côte Ouest et d’Apple contre la côte Est et IBM avec ses cadres en costard-cravate.


Les imaginaires associés à ces tiers lieux irriguent peu à peu l’aménagement des bureaux traditionnels. 

- Si on peut travailler confortablement au café, pourquoi ne pas travailler au bureau comme au café ? 

- Si les business lounges des compagnies aériennes sont censés être des espaces de travail, pourquoi ne pas retrouver dans son bureau le même confort et les mêmes services que dans ces lounges ? 

- Si mon entreprise organise ses séminaires dans des hôtels, cela ne signifie-t-il pas que l’hôtel est un idéal d’organisation en termes d’espace et de services ?


Des questions d’autant plus pertinentes que, dans le même temps, les entreprises adaptent leur organisation aux possibilités ouvertes par le Net. Elles contractent leur siège, délocalisent leurs bureaux, satellisent certaines de leurs unités et permettent à leurs salariés ou à leurs fournisseurs le télétravail ponctuel ou le travail dans des lieux alternatifs en train d’éclore.

Délocalisation : nouvelles logiques de travail
Cette externalisation croissante des tâches s’accompagne de l’émergence d’une nouvelle classe sociale, celle des travailleurs créatifs, dont très peu sont salariés dans des structures traditionnelles. Si leur image est hautement valorisée car perçue comme à l’avant-garde des nouveaux modes de travail, ces derniers engendrent « une individualisation et un plus grand isolement des travailleurs, qu’ils soient entrepreneurs individuels (free lance, auto-entrepreneur, libéral) ou salariés intermittents», explique Elsa Vivant (8). En Ile-de-France, parmi les 363 000 travailleurs des industries créatives, 11,5 % sont des travailleurs indépendants.

C’est pour répondre aux attentes de cette nouvelle génération de créatifs branchés, mais souvent isolés, que sont apparus en 2010 dans certaines villes européennes, dont Berlin, des espaces dits de coworking, c’est-à-dire des bureaux qui peuvent être loués pour quelques heures ou quelques jours par semaine.



Dans un monde de plus en plus précaire et atomisé, le coworking s’impose comme un modèle alternatif. Si certains estiment que ces espaces ont « tout à la fois quelque chose de la joyeuse “coloc” d’étudiants et de l’incubateur de projets », voire « des allures d’entreprise idéale, fondée sur le partage de savoirs et émancipée de la structure hiérarchique traditionnelle » (9), d’autres mettent en avant les risques à long terme de ce genre de modes de travail. « L’individualisation du travail renforce la compétition entre travailleurs pour accéder à la commande et pousse à la concurrence par les coûts, en tirant les prix vers le bas, sans tenir compte des règles de rémunération horaire », pointe ainsi Elsa Vivant (10).

Et la montée en puissance du modèle anglo-saxon, très axé sur la culture du résultat plutôt que sur la présence au bureau, ne devrait que renforcer ce phénomène. Peu importe où est produit le travail, dans la mesure où il est réalisé. « À chacun de gérer le temps, le lieu et la charge de travail pour arriver à ses objectifs », explique Catherine Gall, directrice de la prospective et de la recherche pour Steelcase (leader mondial du mobilier de bureau). Elle poursuit : « Le frein principal en France face à ces nouveaux modes de travail reste dans la culture du présentéisme (11)Cette vision futuriste du travail [c’est-à-dire, le bureau partout/le bureau nulle part] est encore très éloignée du champ de vision des entreprises du CAC 40 ou encore des groupes industriels, où les managers de proximité sont souvent des ingénieurs dont le système de référence reste lié à la présence dans l’entreprise. Mais la réflexion est en marche… » (12)

Ce qui est sur c'est que derrière ces infrastructures naissantes, se profilent des travailleurs et des entités qui font de la flexibilité et de la mobilité leurs modes d’organisation. Et ce n’est peut-être qu’un début.



Le cloud ou le début de la fin de l’entreprise ?
Depuis deux ou trois ans, cet éclatement des temps et des lieux du travail permis par les terminaux nomades s’est accompagné d’une nouvelle offre informatique, le cloud computing, qui vise à inciter les entreprises à se séparer de leurs propres serveurs au profit de mégaserveurs gérés par un prestataire extérieur (13). C’est une nouvelle phase dans l’externalisation des services et un pas de plus vers la dématérialisation des imaginaires des lieux du travail - même si la réalité est toute différente (14).

Cette révolution technique suscite de nombreuses questions, parmi lesquelles : 
- c’est quoi un bureau si demain tout est dans les nuages ? 
- c’est quoi une entreprise si demain tout est dans les nuages ? 
- et si le cloud était une étape supplémentaire sur le chemin menant à l’éclatement de l’entreprise et des liens entre celle-ci et ses collaborateurs ?

« Le salarié mobile est un salarié “délocalisé” », titrait ainsi le spécialiste du droit du travail Emmanuel Cauvin dans une tribune publiée par Les Échos en janvier 2012. Ce qu’il écrit mérite d’être réfléchi tant les lignes d’horizon qu’il dessine bouleversent nos façons de penser l’espace de travail :

« Nous assistons à l’émergence d’un nouvel environnement de travail : le Nuage (courrier électronique, bureautique, outils collaboratifs, applications métier). 
Le Nuage est la structure d’accueil, le lieu vers lequel les salariés convergent pour travailler. Le Nuage est dépourvu de repères géographiques, mais il a sa cohérence. Les salariés concernés n’ont aucunement le sentiment d’évoluer dans un système déstructuré, anarchique. 
Nous pouvons constater que le système fonctionne, mais le système fonctionne à partir d’une nouvelle configuration physique. L’ordinateur ne sert plus que de voie de passage. On ne travaille plus avec un ordinateur, on passe par un ordinateur. […] Le pouvoir d’un salarié s’apprécie au regard de l’étendue et de la nature de ses droits d’accès… au Nuage.
Conséquence : une nouvelle catégorie de salariés apparaît, les salariés dont le véritable lieu de travail n’est pas à chercher dans les locaux de l’entreprise, mais dans l’écosystème électronique. Même si c’est un nouveau lieu, d’un nouveau genre, cet environnement est bien un lieu de travail, le véritable rattachement du salarié à son activité. […] Reste à faire (conséquence de la conséquence) : inventer un nouveau droit du travail, réécrire le Code du travail, plus précisément réécrire toutes les dispositions qui se basent sur l’idée selon laquelle le salarié au travail est un salarié présent dans les locaux de l’entreprise… » (15) 

Virtualisation/délocalisation : c’est quoi la prochaine étape ?
À ceux que ces lignes effraieraient, il faut malheureusement dire que d’autres observateurs vont encore plus loin. C’est notamment le cas de l’Institut Corenet qui, dans une récente étude sur les évolutions du monde du travail, prévoit une atomisation et une virtualisation accrues du travail et de l’entreprise (16). Pour cet institut, le cloud ne serait qu’une étape technologique permettant de combler les faiblesses de mémoire et de puissance des terminaux nomades actuels ; ceux-ci devraient laisser place, aux alentours de 2020, à une nouvelle génération de terminaux nomades dotés de capacités de stockage quasi illimitées. Une révolution qui ferait de tout collaborateur « à la fois un serveur et un récepteur de l’ensemble des services de l’entreprise ». Ce transfert technologique de l’entreprise vers le salarié devrait non seulement conduire à une explosion des lieux de travail mais aussi à « une nouvelle contraction de l’espace moyen nécessaire pour un employé ». L’institut précise que cela pourrait rendre obsolète « plus de 40 % de la surface totale actuellement utilisée par les entreprises » (17).

On n’est pas obligé d’y croire, ni d’adhérer à cette vision. Reste l’idée… 

C’est, pour le pire ou le meilleur, la réunion des visions de Piaget chez Lip en 1973 ("l’entreprise est là où sont les ouvriers") et d’Accenture en 1996 ("le salarié doit pouvoir travailler partout").


Du salarié nomade à l’entreprise nomade ?
Cette vision peut être perçue comme la réalisation de ce que certains annoncent depuis plusieurs années, notamment Jacques Attali qui, dans le rapport "L’Avenir du travail" paru en 2007, n’hésitait pas à prédire qu’« en 2050, beaucoup d’entreprises commenceront à ne plus avoir de base sédentaire et à être, comme leurs salariés, de plus en plus nomades, virtuelles, délocalisées

À l’horizon 2050, dans les pays du Nord,
- 20 % des entreprises seront nomades, employant des salariés nomades ;
- 40 % des sièges sociaux traditionnels auront disparu ;
- 95 % des entreprises auront équipé leurs salariés d’équipements connectés.

Ces entreprises se détacheront d’une base nationale et deviendront nomades. Elles cesseront d’être hiérarchisées pour devenir labyrinthiques ; d’être uniformes pour devenir des conglomérats d’entreprises locales produisant, à la demande, des biens sur mesure. Ce seront, pour l’essentiel, des réseaux de travailleurs nomades aux contrats de travail extrêmement ténus. » (18)

Le coworking, actuellement vu comme un phénomène très positif, peut aussi être considéré comme préfigurant l’explosion tant spatiale que juridique d’un certain nombre d’entreprises de demain. 



Le constat inverse peut également être dressé : si les nouvelles technologies permettent de travailler partout et tout le temps, elles n’ont pas encore réellement changé le monde du bureau en lui-même.


Et si rien n’avait changé ?
Vingt ans après la diffusion des ordinateurs portables, quinze ans après l’apparition des téléphones mobiles, dix ans après la banalisation du wi-fi, l’implantation des entreprises n’a pas réellement changé. Elles sont toujours concentrées dans quelques pôles bien précis. C’est vrai de la Silicon Valley, de La Défense ou de la City

Quotidiennement, des millions de salariés à travers le monde continuent à s’entasser dans les transports en commun ou à rester coincés dans les embouteillages. C’est vrai à Los Angeles, à Bangalore ou à Londres. Aujourd’hui, la seule révolution consiste à pouvoir appeler ses collaborateurs quand on est bloqué dans un embouteillage. C’est ce que certains appellent la « valorisation du temps de transport ».

Pour l’instant, la révolution technologique n’a généré aucune révolution urbaine. Les quartiers d’affaires ne se sont jamais aussi bien portés, les activités sont réunies au sein de pôles toujours plus puissants et répondant tous aux mêmes logiques et aux mêmes codes.

Ces implantations s’expliquent en grande partie par une logique économique propre au monde de l’immobilier de bureau. Les promoteurs de ce milieu sont comme les traders, dans un hors sol purement financier et spéculatif. Et il y a peu de choses à attendre de leur part en matière d’innovations. Ils vendent du mètre carré, et seulement du mètre carré. Il leur a fallu près de quarante ans pour intégrer la révolution énergétique et écologique dans leurs réflexions, rien n’indique qu’il leur faudra moins de temps pour comprendre la révolution du monde du travail qui est en cours en ce moment.

Leur logique est totalement déconnecté des nouvelles attentes du monde des PME émergentes et créatives. Les promoteurs face à leur accablant retard commencent depuis peu à imaginer de nouvelles offres, parlent « services » ou évoquent la création de bureaux satellites pour les actifs nomades. Mais tout cela est très balbutiant et surtout insignifiant face aux enjeux de demain. Et pourtant aussi bien la logique immobilière des investisseurs que la logique manageriale dans les entreprises, consistant à dire « tous au même endroit et aux mêmes heures » montrent aujourd’hui toutes leurs limites.

Les dégâts des déplacements domicile-travail
Les conséquences de ces logiques spatiales et temporelles, plus spécialement en Ile-de-France, ont été décrites dans l’étude déplacements domicile-travail conduite en 2008 (19) :
- les Franciliens mettent, en moyenne, 34 minutes pour se rendre au travail, soit un peu plus d’une heure par jour.
- 32 % des actifs passent plus de 45 minutes à rejoindre leur lieu de travail. Mais le temps moyen pour ceux qui utilisent les transports en commun est de 2 heures par jour.
- la distance moyenne est, elle, de 10,7 kilomètres.

Ces chiffres, en soi, ne sont pas exceptionnels si on les compare à ceux des autres métropoles mondiales, mais ils cachent un vécu quotidien et mobile souvent peu reluisant.

Si les déplacements domicile-travail ne représentent que 18 % des motifs de déplacement dans la région Ile-de-France, ils se concentrent sur deux plages horaires extrêmement étroites, avec les conséquences que tout le monde connaît : des métros et des trains bondés (40 % des salariés voyagent debout), une multiplication de retards due à la saturation du réseau (69 % des usagers des transports en commun souffrent de retards allant de 5 à 20 minutes) et des axes routiers au bord de la trombose (un Francilien perd environ 71 heures par an dans les bouchons). 

On comprend que, pour nombre d’actifs, ces déplacements soient vécus comme une souffrance. Selon une étude conduite par l’Observatoire régional de la santé au travail d’Ile-de-France, plus de 75 % des utilisateurs des transports en commun estiment que leurs trajets domicile-travail sont une source de désagrément (20). Parmi eux, 54 % estiment que ces trajets ont une vraie conséquence sur leur vie privée : la fatigue est évoquée par un salarié sur deux, le stress par 25,7 % d’entre eux.


Un très bon petit film sur les aberrations du système actuel visible, .

Sans s’attarder sur les dégâts environnementaux engendrés par ces migrations, rappelons simplement qu’une baisse de 30 % du trafic automobile aux heures de pointe permettrait de restaurer la fluidité et de moins polluer ; quand un automobiliste roule à 30 km/h dans un embouteillage, il consomme 25 litres au cent au lieu de 10 litres en temps normal.

Face à une telle situation on se demande où sont les alternatives, les réflexions sur l’aménagement des horaires de travail et les démarches innovantes ? La réponse est simple : quasiment nulle part, les initiatives en la matière concernent encore très peu d’entreprises. Et  la crise actuelle engendre plus d’attitudes frileuses que d’expérimentations nouvelles. Les belles idées apparues lors du débat sur les 35 heures concrétisées notamment par l’apparition des «bureaux des temps» dans certaines villes n’ont débouché sur rien de nouveau.

Les dégats de l’open space
On pourrait dénoncer la même inertie et le même conformisme du côté de l’aménagement des espaces de travail. Aujourd’hui, le seul prisme pour penser le bureau dans la très grande majorité des entreprises est celui du coût, ou plutôt celui de la réduction des coûts. Une démarche qui aboutit à une rationalisation maximale des espaces et donc à la généralisation de l’open space, qui regroupent parfois près de cent collaborateurs sur un même plateau. Aujourd’hui en France, 60 % des salariés n’ont pas de bureau individuel et 14 % travaillent dans des open spaces réunissant plus de quatre personnes.

Il y a vingt ans, la surface moyenne de l’espace de travail par salarié était de 16 m2 ; elle est aujourd’hui de 11 m2. Mais, ce chiffre incluant toutes les surfaces de l’immeuble, y compris les parties communes, l’espace par salarié est dans la réalité beaucoup plus proche de 7 m2. On comprend dans ces conditions le succès d’un livre comme "L’Open Space m’a tuer" (21), tandis que la demande d’un bureau privé et d’espaces permettant de s’isoler de manière temporaire revient en force parmi les souhaits des salariés.

La pression actuelle explique, au-delà des attentes sur le poste de travail lui-même, l’émergence de nouvelles attentes dans l’aménagement des bureaux.

Voir la suite et sa joyeuse variante, .

Selon une toute récente étude réalisée par le cabinet Citrix sur « les aspirations des salariés français en matière d’environnement de travail » (22), 35 % des personnes interrogées souhaitent des espaces de détente dans leur entreprise, 22 % aimeraient plus d’espaces pour se réunir de manière improvisée et 51 % affirment échanger le plus souvent dans les espaces de détente.

Qui va faire bouger les choses ?
Face à un tel état des lieux que certains pourraient juger déprimant, surtout aux regards des promesses véhiculées par les technologies nomades depuis quinze ans, la question est évidente : qui ou qu’est-ce qui pourrait faire réellement bouger les choses ?

Concernant l’aménagement des bureaux, il est évident que, si les grosses entreprises ont dominé, tant financièrement qu’idéologiquement, la définition des modes de management et d’organisation des espaces de bureaux pendant des décennies, ce sont aujourd’hui les petites entités souples et nomades qui portent les nouveaux imaginaires des espaces de travail. Ne trouvant pas sur le marché traditionnel de l’immobilier de bureaux des locaux qui correspondant à leurs attentes, ces structures légères inventent et investissent des lieux parfois très improbables, selon des modes d’organisation de l’espace radicalement nouveaux. Certaines, notamment les start-up du secteur de l’Internet et les agences de publicité, le font depuis une petite dizaine d’années. L’introduction de la couleur, l’éclatement des espaces, la multiplication des styles et des formes, les aménagements horaires sont testés dans ce genre de petites structures, nécessairement plus souples et plus réactives que bien des mastodontes. 

La crise des modèles de croissance actuelle, associée à un prix du carburant qui ne cessera d’augmenter dans les années à venir, offre à ces jeunes entreprises l’occasion de faire émerger des solutions alternatives. Pas forcément idéales, mais alternatives. Chaque hausse du prix du carburant engendre aujourd’hui un transfert des déplacements vers les transports collectifs, pourtant ultrasaturés. Et rien n’indique que cela va s’améliorer à court terme. Pour pallier l’obsolescence du modèle actuel, d’autres modèles vont nécessairement voir le jour, plus souples, plus écologiques et plus en phase avec les nouveaux imaginaires des générations montantes.

Et si les bureaux devenaient des micro-usines ?



La crise actuelle est beaucoup plus culturelle qu’économique. On cherche, en effet, à y répondre avec des outils, une organisation et des espaces inventés au début du XXe siècle, lors de la révolution industrielle liée au fordisme et au taylorisme.

Pourtant, cette époque prend fin et une nouvelle est en train de se dessiner. Et cette dernière pourrait prendre des formes surprenantes. On peut même faire aujourd’hui des hypothèses qui étaient inimaginables il y a dix ans à peine (23). Parmi celles-ci, il est envisageable que la révolution informatique actuelle soit couplée avec ce qui apparaît comme la possible révolution industrielle du XXI e siècle, à savoir l’imprimante 3D. Une telle machine, capable de créer un objet solide à partir de couches successives de matière, va permettre de produire presque n’importe quoi, n’importe où. 

En passant au numérique, la fabrication et la production vont ainsi sortir de l’usine pour s’installer dans les bureaux comme au domicile. Si l’ordinateur portable a mis l’informatique dans toutes les mains, l’imprimante 3D peut mettre l’industrie dans toutes les mains - voir ou

Le Boston Consulting Group estime même que d’ici 2020, entre 10 et 30 % des produits actuellement importés de Chine par les États-Unis pourraient être fabriqués par les Américains à leur domicile.



La généralisation de ces machines déstabilisera le secteur industriel et, par contrecoup, une partie du tertiaire actuel. La plupart des emplois industriels du futur ne seront plus forcément à l’usine, mais dans des bureaux d’un nouveau genre réunissant dans un même espace des designers, des ingénieurs, des informaticiens, des experts en logistique, des hommes de marketing et d’autres professionnels dans des domaines probablement encore inconnus. Les lignes séparant le secteur manufacturier et le monde des services deviendront de plus en plus floues. Le commerce s’en trouvera lui aussi totalement bouleversé.

Cette révolution par rapport à ce que nous connaissons depuis deux siècles nous obligera, comme toutes les révolutions, à repenser entièrement nos façons de produire et de travailler. Et les espaces du bureau se verront totalement bouleversés par cette troisième révolution industrielle.

Alors, c’est quoi les bureaux de demain dans ces nouveaux contextes ? 
Franchement j'en sais rien, mais je trouve que l'aventure qui se dessine est terriblement excitante, car il y a juste tout à repenser !!"  

voir Next Factory.

Notes
1 Enquête Regus sur « Le temps de travail des actifs français », septembre 2011.
2 Enquête OpinionWay sur « Les vacances des Français », avril 2012.
3 Thierry Pillon, « Discontinuité et continuité des espaces de travail », Futur antérieur, n° 30, 1995.
4 Ibid. 
5 Entretien avec l’auteur.
6 Entretien avec l’auteur.
7 L’initiateur de l’expression « tiers lieu » – ou plutôt third place – est Ray Oldenburg, dans son ouvrage "The Great Good Place : Cafes, Coffee Shops, Communauty Centers, Beauty Parlors, General Stores, Bars, Hangouts, and How They Get You Through the Day", Saint-Paul (Minnesota), Paragon House, 1989.
8 Elsa Vivant, "Qu’est-ce que la ville créative ?", Paris, PUF, 2009. Ce livre est un très bon prolongement au fameux "The Rise of the Creative Class" publié par Richard Florida en 2002.
9 Elsa Vivant, "Qu’est-ce que la ville créative ?", op. cit. 
10 Ibid. 
11 Sur le sujet voir, entre autres, Annie Kahn, « Au bureau, le présentéisme fait des ravages », Le Monde, 1er octobre 2012.
13 Le cloud computing est défini par Wikipédia comme « un concept qui consiste à déporter sur des serveurs distants des stockages et des traitements informatiques traditionnellement localisés sur des serveurs locaux ou sur le poste de l’utilisateur. […] Les utilisateurs ou les entreprises ne sont plus gérants de leurs serveurs informatiques mais peuvent ainsi accéder de manière évolutive à de nombreux services en ligne sans avoir à gérer l’infrastructure sous-jacente, souvent complexe. Les applications et les données ne se trouvent plus sur l’ordinateur local, mais – métaphoriquement parlant – dans un nuage (cloud) composé d’un certain nombre de serveurs distants, interconnectés au moyen de liaisons ayant une excellente bande passante indispensable à la fluidité du système. L’accès au service se fait par une application standard facilement disponible, la plupart du temps un navigateur Web »
14 Derrière la notion de cloud se cache d’énormes infrastructures plus connues sous le nom de data centers, des « fermes de serveurs » extrêmement consommatrices d’espace et d’énergie. Ces centres de données abritent des serveurs répartis sur des centaines de milliers de mètres carrés, refroidis en permanence par de gigantesques systèmes de refroidissement industriels. Au niveau mondial, ces centres consomment environ 30 milliards de watts d’électricité par an, soit l’équivalent de la production de trente centrales nucléaires, selon une récente enquête publiée par le New York Times sous le titre « Power, Pollution and the Internet » Ils sont de plus très polluants car font tourner en permanence des générateurs de secours fonctionnant au fioul ; ils sont ainsi devenus l’un des principaux pollueurs de la Silicon Valley. Avec le cloud, on est donc très loin de l’image dématérialisée et verte que l’industrie du Net tente de véhiculer depuis une vingtaine d’années.
15 Emmanuel Cauvin, «Le salarié mobile est un salarié “délocalisé” », Les Échos, 25 janvier 2012.
16 Voir Johnatan Farouz, « Quand l’employé devient lui-même le lieu de travail », L’Atelier BNPParibas, 20 décembre 2011 
18 Jacques Attali (dir.), "L’Avenir du travail", Paris, Fayard, 2007.
19 Insee/Iaurif, « Les déplacements domicile-travail en Ile-de-France», note n° 542, avril 2011.
20 "Enquête sur les déplacements domicile-travail" conduite par l’Observatoire régional de la santé au travail d’Ile-de-France, mars 2011.
21 Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, "L’Open Space m’a tuer", Paris, Hachette, 2008.
22 Enquête Citrix sur « les aspirations des salariés français en matière d’environnement de travail », août 2012.
23 Voir notamment sur ce sujet les pistes esquissées par Jeremy Rifkin dans "La Troisième Révolution industrielle", Paris, Éditions Les Liens qui libèrent, 2012.